Bund gegen Anpassung
L`Union contre le Conformisme

Retour


20-09-2007

Critique :
P. Lherminier & M. Solignac

De l'espèce
Ed. Syllepse, 2005, 694 S., EUR 30,-

Deux généticiens officiels se sont réunis pour écrire, préfacé par un philosophe officiel, sur le thème de ce que la biologie nomme l'"espèce". Comme ils n'ont pas atteint le niveau du 12ème siècle (c'est-à-dire qu'ils n'ont pas réussi à accéder à la conclusion nominaliste par ex. d'Occam, selon laquelle les mots sont nos serviteurs et non nos maîtres), ils produisent eux-mêmes une incroyable quantité de mots superflus et, en plus de cela, combinés de façon niaise, qui, lus les uns derrière les autres, donnent ce livre dilaté. Il ne contient pratiquement que de la philologie ou des conneries.
     Le fait permettant de juger de la vérité ou de la fausseté de ma dernière allégation est le suivant : il existe des ensembles d'êtres vivants qui ne peuvent produire de descendants qu'entre eux de manière illimitée. Des accouplements avec des êtres vivants qui ne font pas partie de cet ensemble n'engendrent soit aucun individu, soit uniquement des individus limités quant aux chances de leur reproduction future (si bien que de tels lignages disparaissent à nouveau). La biologie nomme ces ensembles d'organismes vivants en question des espèces. Leur formation résulte du phénomène suivant, à savoir qu'elles gagnent, à la longue, dans leurs communautés isolées de reproduction – le plus souvent géographiquement, mais souvent aussi écologiquement, par ex. par leurs frayères – toujours plus de nouveaux gènes (par mutation), qu'elles perdent des anciens gènes (par dérive génétique), jusqu'à ce que finalement les accouplements avec des membres d'autres populations, qui ont évidemment vécu le même processus, s'ils peuvent se produire quand même à cause de circonstances changées, soient désavantageux pour la survie et les chances de reproduction des individus ainsi créés, en raison de l'incompatibilité des génomes respectifs. (Comme ce processus est aussi graduel que l'apparition d'une calvitie à partir d'une tignasse, il peut naturellement être trouvé à chaque stade de son développement, comme le démontrent les "semi-espèces", "les nuées d'espèces" etc. de la biologie – à partir de quel cheveu tombé s'agit-il une calvitie ?! – Cette petite pensée dialectique, nécessaire à la compréhension de ce "passage de quantité à qualité" comme de tout autre, devrait être évidente pour un "philosophe" rémunéré – mais pour cela il est aussi peu payé, par l'argent qu'on nous extorque, que pour la conclusion nominaliste, c'est à dire la condition préalable à toute façon de penser éclairée qui est concevable.)
     Au lieu de cela, nous lisons en page 581 (à condition que nous allions aussi loin) : "Nul doute que la découverte d'une loi générale d'apparition des espèces nouvelles résoudrait [sic] une des plus grandes énigmes de l'univers." Résoudrait, résoudrait – mais cela est pourtant clair depuis longtemps et sans aucun mystère, je viens de le décrire, et les "généticiens" devraient en principe aussi le savoir – il est très gênant lorsqu'un professeur de latin rémunéré en tant que tel ne remarque pas immédiatement la faute dans la phrase "Romanes eunt domus". Des fautes de cet acabit – si l'on veut bien désormais les nommer "fautes" au lieu de "sottises" –, cet ouvrage cher en contient cependant encore beaucoup. En fait, en fin de compte, il ne se compose que de cela.
     Car naturellement, la nature réelle de l'espèce n'a pas du tout été claire, tout de suite, pour les hommes – d'où provient sa constance relative, comment expliquer sa variabilité phénoménologique, entre bon nombre d'autres choses – ; ils ont confondu, comme cela arrive souvent par naïveté, la nature réelle et l'apparence, et l'Etat de contrainte antique tardif ainsi que la nuit chrétienne du moyen âge étaient peu favorables à la recherche objective. En conséquence, sont apparues, au cours du temps, pas moins de 146 définitions de l'"espèce" que les auteurs ne sont pas peu fiers d'avoir exhumées ; ils n'avouent pas volontiers que la plupart d'entres elles font toutefois partie des immondices de l'histoire de la science, au lieu de "soulever des problèmes". Il en serait autrement si ces définitions correspondaient à des réalités, qui, comme dans le cas du concept d'espèce valable présenté ci-dessus, ne coïncident pas si aisément avec les combinaisons de mots susmentionnées, respectivement pour l'établissement ou l'exploration desquelles, indépendamment de la définition, des fautes peuvent apparaître ; mais ce n'est pas le cas. On abuse de Darwin en tant que témoin principal du caractère indéfinissable de l'espèce ; en réalité, il combattait seulement la tentative idéaliste d'accéder à la nature réelle de l'espèce (à savoir par une acrobatie cérébrale avec du matériel linguistique), tandis que la biologie, à cette époque, n'avait tout simplement pas encore réussi, faute de constatations empiriques – il manquait encore, avant que les trouvailles de Mendel ne se soient répandues, la compréhension la plus simple de la nature et de l'existence des gènes –, à découvrir le processus naturel étant à la base de la répartition des espèces. Pour cette raison Darwin contestait des déterminations précipitées d'une chose encore incomprise, pas vraiment par besoin de se faire coller, par respect pour la religion ou par fidélité à l'Etat, une pancarte d'agnostique inutile sur le dos.
     Pour l'exprimer encore une fois de manière qu'aussi le lecteur non expérimenté en biologie et en histoire puisse facilement comprendre : on peut tout définir si on respecte seulement certaines règles formelles, extrêmement simples ; avant tout, le terme générique qu'on veut délimiter (= lat. definire), ne doit pas ressurgir dans la délimination : " Dieu est un Dieu, qui… " – non, le candidat a zéro, c'était d'ores et déjà de la foutaise ! Mais si on respecte ces règles, ainsi, toute définition est évidemment permise, aussi bien la définition d'une " sorcière ", que celle d'une " espèce " ; cependant, cette définition ne dit rien sur la question si les objets ou contextes définis existent réellement, à la grande contrariété du Saint Anselme de Canterbury.
     Que les apparences des êtres vivants soient discontinues, c'est-à-dire qu'ils forment pour la plupart des groupes de ressemblance séparés des autres par des lacunes, dont les membres ne s'accouplent qu'entre eux et engendrent ainsi une progéniture qui leur ressemble de nouveau, cela a été remarqué, à ce qu'on dit, déjà par Adam au paradis, c'est pourquoi il a donné, de façon pratique, un nom à ces groupes de ressemblance ; et cela s'est avéré après coup très utile, lorsqu'il voulait parler d'eux avec Eve. En tout cas, déjà les hommes vivant au paléolithique étaient très bons à cet exercice ; ainsi les papous pouvaient distinguer et nommer toutes les espèces d'oiseaux de leur territoire à l'exception d'une seule espèce. Nous ne devons par conséquent pas faire grand cas de cette notion d'espèce et ses innombrables variantes. Car les mécanismes derrière la discontinuité effectivement frappante de la répartition des particularités physiques chez les êtres vivants n'étaient absolument pas clairs pour les hommes du paléolithique ; Les hommes du néolithique y parvenaient déjà un peu mieux, parce qu'ils cultivaient des plantes et des animaux. Cependant, comme leurs idées de la reproduction étaient absurdement erronées et furent même conservées jusqu'au coeur du 19ème siècle chez leurs descendants – c'est à cette conception erronée que nous devons par exemple l'équivoque du mot " semence ", bien que ce qu'on désigne en botanique par ce terme correspond à l'ovule zygote et aucunement aux gamètes mâles des animaux –, leurs représentations concernant la question à dire ce qu'on devait qualifier d'espèce de manière appropriée étaient confuses et pauvres. Bien évidemment, il est toujours permis de définir, car c'est indépendant de la réalité ; mais, aussi joliment que l'infraction de " sorcellerie " se laisse définir, elle est aussi déplacée dans un code pénal après 1789, qu'un concept d'espèce formulé avant Ernst Mayr (le premier à avoir identifié l'espèce comme communauté de reproduction aussi exclusive qu'universelle, ce qui donne la base pour toute compréhension ultérieure des phénomènes qui y sont connexes) dans n'importe quel livre de biologie paru depuis lors (excepté les bactéries et autres clones). Contrairement aux oracles de nos trois obscurantistes fonctionnarisés, toutes les connaissances nécessaires quant à l'objet en question existent depuis longtemps, tout comme la connaissance de la non existence des sorcières ne devient pas " un problème " ou ne devient pas " relativisée " par le fait que le mot " sorcière " existe et qu'en plus, il en existe des douzaines de définitions formulées par des autorités antiques et notamment du moyen âge. Autrement dit: la discontinuité dans la répartition des particularités physiques des êtres vivants, la seule réalité indépendante des hommes qui peut constituer le concept d'espèce, est éclaircie depuis longtemps par l'exclusivité d'un réservoir de gènes se trouvant constamment dans un échange interne, alors, aussi des généticiens titulaires ne doivent pas faire l'âne ; le problème ou le mystère qu'ils évoquent est aussi difficile que celui de l'exercice de soulever une barre sur laquelle on est, et dont on ne veut pas descendre. Mais pour cela, Monsieur Ratzinger tapera amicalement sur l'épaule de ces simulateurs de bêta professionnels en récompense de leurs efforts, et surtout les gouvernements de l'Union européenne, dociles à lui, ou leurs bureaucrates, qui décident sur l'occupation des chaires universitaires.
     Une fois admis le manque de clarté de la définition – à la place de l'élimination de toutes les définitions inutilisables –, le concept de l'espèce se laisse divinement mêler au processus de la naissance des espèces, qui pourtant est une tout autre paire de manches (une fois que j'ai établi, ce qu'un "moteur" signifie, je ne sais pas, pour autant, comment il a été construit), et cela se produit alors aussi avec la joie au cœur et une ignorance pour la matière (ou une volonté intentionnelle de faire l'âne, difficile de savoir, mais peu importe). Ainsi, selon les auteurs, ce n'est pas seulement par ex. la ressemblance [des individus] qui constitue l'espèce (une ineptie de premier ordre – Lymantria dispar d'un côté, Colias hyale de l'autre côté, pourront me prêter assistance !), mais également la "communauté de descendance" et l'"interfécondité" (c'est-à-dire la panmixie), que Darwin aurait toutefois "ruinées" toutes les deux, en faisant de l'espèce une "adaptation collective". Oh quelles foutaises ! (En réalité la communauté de descendance est la conséquence inévitable de la panmixie et non un critère à part ; l'"adaptation" ne se produit ni collectivement, ni individuellement, mais est simplement la conséquence statistique de la probabilité de transmission différente des gènes dans le cadre de la panmixie.) Et une fois de plus, la connaissance de la réalité, cette fois-ci celle des espèces des êtres vivants, doit être "inaccessible". Eh bien, laquais de calotte, rien de nouveau sous le soleil…, mais des rationalistes français, ai-je lu, devraient être, en raison du masque d'agnostique des deux auteurs, très enthousiasmés par ces foutaises. Pourquoi ne suis-je pas, en effet, un "rationaliste"…

Fritz Erik Hoevels

(le texte allemand de cette critique a été publié dans la revue KETZERBRIEFE no 133, mai/juin 2006)




Retour